Par Mohamed AG Ahmedou.
Dans l’ouest du cercle de Goundam, région périphérique de Tombouctou, un vieil homme touareg parle d’une voix tremblante. Il ne brandit ni revendication politique ni programme idéologique. Il demande des bénédictions. Il demande de l’aide. Il demande simplement de retrouver le sommeil.
Son témoignage, brut, presque biblique dans sa nudité, met en lumière une réalité que les communiqués officiels édulcorant : la vulnérabilité extrême des civils nomades pris dans l’engrenage sécuritaire malien et l’intervention de militaires étrangers, notamment les mercenaires russes regroupés sous l’appellation Africa Corps.
« Nous ne cherchons pas la richesse »
Le premier élément frappant de ce cri de cœur est son dépouillement moral. « Nous ne cherchons pas de richesse », dit-il. Cette phrase est essentielle. Elle déconstruit d’emblée l’argument sécuritaire qui assimile les zones nomades à des sanctuaires armés ou à des économies criminelles.
Ce vieillard décrit une société pastorale marginalisée, vivant de farine échangée contre quelques produits, se déplaçant avec « de vieux ânes et des charrettes ». Autrement dit : une économie de survie. Rien qui corresponde au fantasme d’une puissance logistique insurgée.
« Nous n’avons ni armes, ni soutiens »
L’homme insiste : ils ne sont affiliés à aucune partie belligérante. Cette précision mérite attention. Dans le nord du Mali, la logique de suspicion collective domine depuis des années. Être touareg ou arabe dans certaines zones revient à être présumé complice d’un groupe armé.
Le témoignage met en cause les expéditions punitives menées par des éléments russes d’Africa Corps, agissant aux côtés des forces maliennes. Il parle de villages visités, de hameaux détruits, de moyens de subsistance anéantis.
Si ces accusations sont exactes, elles relèveraient non d’opérations de contre-insurrection ciblées, mais d’une stratégie de terreur collective, juridiquement assimilable à des violations graves du droit international humanitaire.
« Les hommes se terrent, femmes et enfants sont violentés »
Cette phrase constitue le cœur moral du témoignage. Les hommes fuient dans les broussailles. Les femmes, les enfants et les vieillards restent exposés.
Dans toute guerre asymétrique, la première victime est la frontière entre combattant et civil. Ici, le vieillard affirme que cette frontière a disparu. Il parle d’extermination.
De destruction systématique des moyens de subsistance, troupeaux, campements, logistique minimale. La terreur, dit-il, dure « depuis plus de deux ans ». Ce n’est pas une flambée ponctuelle. C’est un climat.
L’impossibilité de fuir:
Autre point crucial : l’enfermement géographique.
« Nous ne pouvons ni aller en Algérie, ni en Mauritanie. » Ces deux pays, Algérie et Mauritanie, ont historiquement servi de zones de repli ou d’exil pour des populations nomades sahélo-sahariennes. Aujourd’hui, selon ce témoignage, cette échappatoire n’existe plus.
L’homme décrit un peuple isolé, immobilisé par la pauvreté et la peur. Pas de véhicules. Rarement des échanges. Aucun corridor humanitaire apparent.
Une guerre qui détruit le sommeil:
« Nous ne demandons pas d’argent, juste de retrouver notre sommeil. »
Cette phrase pourrait sembler métaphorique. Elle ne l’est pas. Le sommeil, ici, est un indicateur anthropologique : celui de la sécurité élémentaire. Une communauté qui ne dort plus est une communauté en état de siège permanent. L’insomnie collective devient la mesure concrète de la terreur.
Silence international et hiérarchie des indignations:
Pourquoi ce témoignage n’a-t-il pas franchi les frontières médiatiques ? Pourquoi ces voix âgées, filmées dans des zones rurales isolées, ne deviennent-elles pas des dossiers diplomatiques urgents ?
La réponse tient en partie à la recomposition géopolitique du Sahel. Depuis le retrait progressif des forces occidentales, notamment françaises, et la montée en puissance d’acteurs russes via Africa Corps, le narratif dominant repose sur la souveraineté retrouvée.
Mais la souveraineté peut-elle justifier l’opacité ? Peut-elle absoudre des opérations qui frappent indistinctement civils et combattants ?
Les civils touaregs et arabes : entre soupçon et abandon:
Le vieillard précise que ce sont les populations civiles touarègues et arabes de la région de Tombouctou qui sont touchées. Cette dimension communautaire est explosive.
Dans un contexte malien déjà fragmenté, la perception d’un ciblage ethnique — qu’il soit réel ou ressenti — alimente les fractures et prépare les conflits de demain. L’État malien a la responsabilité de protéger tous ses citoyens. S’il délègue une partie de la coercition à des acteurs étrangers, il demeure juridiquement et moralement comptable de leurs actes.
Ce que dit vraiment ce cri:
Ce témoignage ne demande pas l’ingérence militaire étrangère. Il ne réclame pas d’armes. Il ne formule pas de projet séparatiste.
Il demande : La fin des expéditions punitives, la protection des civils, la possibilité de dormir, une attention internationale.
C’est précisément ce minimalisme qui le rend accablant.
Une responsabilité collective:
Si ce cri est authentique et il appartient aux organisations indépendantes d’enquêter, il impose plusieurs urgences :
Une enquête internationale indépendante sur les opérations menées dans l’ouest de la région de Tombouctou dans les départements de Goundam, Gargando, Niafunke et Léré. Un accès humanitaire garanti aux zones nomades.
Une clarification publique du rôle exact d’Africa Corps dans la région. Un mécanisme de protection des civils, sous supervision neutre.
Le vieillard conclut en invoquant Dieu et les bénédictions. Lorsqu’un peuple n’a plus que cela, c’est que toutes les structures politiques ont failli.
Ce cri de cœur n’est pas seulement celui d’un homme très âgé du cercle de Goundam. Il est peut-être l’indicateur d’un basculement silencieux : celui d’une guerre qui ne dit plus son nom, mais qui s’installe dans les nuits sans sommeil des civils sahéliens.
Et le monde, pour l’instant, dort encore.
02-03-26