Mali : bavure reconnue, mensonge d’État et spirale sécuritaire dans le Sud

Par Mohamed AG Ahmedou, journaliste et spécialiste des dynamiques politiques et sécuritaires.

Pendant des semaines, l’état-major malien a soutenu avoir « neutralisé des terroristes » à Ntjinna. Ce n’est que sous la pression des faits, ravivés par les attaques ciblant des citernes le 6 décembre entre Bougouni et Ouelessebougou, que la junte reconnaît une bavure commise le 22 octobre contre des paysans

Une reconnaissance tardive qui éclaire une mécanique désormais bien rodée : frapper des civils, travestir la vérité, puis replonger le Sud dans une insécurité aggravée qui nourrit les rangs du JNIM.


Une reconnaissance tardive, arrachée par les faits:

Il aura fallu attendre plusieurs semaines pour que la junte militaire malienne admette ce que les populations locales affirmaient dès le lendemain : le 22 octobre, à Ntjinna, une localité située dans le département de Kolondieba dans la région de Bougouni, ce ne sont pas des combattants jihadistes qui ont été visés, mais des paysans.

À l’époque, la Direction de l’information et des relations publiques des armées (DIRPA) parlait d’une opération réussie contre des « terroristes neutralisés ». La version officielle s’est effritée au fil des témoignages concordants, des récits de survivants et des constats de terrain.

Cette reconnaissance n’est pas le fruit d’une transparence retrouvée. Elle intervient au moment où les attaques du 6 décembre contre des citernes entre Bougouni et Ouelessebougou ont remis en lumière la véracité des faits d'un régime tyrannique qui ne sait que faire souffrir les populations.

Car l'attaque du 6 Décembre révèle également que le replis des terroristes sur la route nationale 7 n'ont jamais été nettoyé ce qui corrobore avec l'accord éphémère de trêve qui a existé entre la junte militaire malienne et le JNIM, cité par Bina Diarra, le porte parole du JNIM dans les régions du sud du Mali.


Une frappe sur des paysans, un mensonge d’État:

Le 22 octobre dernier, dans la localité de Ntjinina, commune de Kolondièba, cercle de Kolondièba, région de Bougouni, l’armée malienne a frappé un groupe de paysans en plein champ. Ils étaient venus labourer le champ de leur belle-famille. Le bilan est lourd : quatre morts et onze blessés, tous civils, sans lien avec un quelconque groupe armé.

Dans un premier temps, la Direction de l’information et des relations publiques des armées (DIRPA) a revendiqué l’opération comme la destruction d’un « nid de djihadistes ». Une formule désormais routinière, utilisée comme un réflexe communicationnel pour couvrir les frappes aériennes controversées.

Mais, fait rarissime, des voix non officiellement autorisées au sein de l’appareil militaire ont fini par reconnaître, furtivement, que les victimes étaient bien des innocents.

Une reconnaissance sans justice, sans enquête indépendante, sans poursuites. Une reconnaissance sans visage.


Une reconnaissance sélective des bavures:

Cette admission, aussi timide soit-elle, a provoqué une onde de choc jusque dans le nord du pays. Une source originaire de la région de Tombouctou s’en offusque :

« La junte militaire reconnaît les bavures quand elles concernent les populations du Sud. Mais celles commises au Centre et au Nord ne sont jamais reconnues. Là-bas, les morts n’existent pas. »

Cette hiérarchisation tacite des victimes révèle une fracture profonde dans la manière dont l’État militaire considère ses citoyens selon leur géographie et, souvent, selon leur appartenance communautaire.

Quittez vos forêts ou mourez :

À Ntjinina, la violence ne s’est pas arrêtée à la frappe. Dans un message sonore diffusé sur WhatsApp, un notable local informe la communauté paysanne et forestière que les autorités maliennes exigent l’évacuation immédiate de la forêt de Kolondièba. Cultivateurs, bûcherons, charbonniers, habitants des zones forestières : tous sommés de partir pour éviter que « la bavure du 22 octobre ne se reproduise ».

Les consignes sont claires : interdiction de circuler avec des engins à deux ou quatre roues, injonction à l’exil intérieur, criminalisation de la simple présence humaine dans des zones rurales pourtant vitales à la survie économique locale.

La logique est brutale : si vous restez, vous devenez une cible légitime.

De Bounty à Ntjinina : la répétition d'un crime :

Certains observateurs osent encore parler d’un cas isolé. D’autres y voient une répétition du drame de Bounty, dans le cercle de Douentza, que le ministère de la Défense, sous Sadio Camara, avait fini par reconnaître à l’époque, après des mois de dénégation.

Mais le véritable tournant se situe ailleurs.


L'ère des drones, l'ère des morts invisibles :

Depuis 2023, la junte militaire malienne a acquis des drones de combat Baykar et AKINCI, fournis par la Turquie. Depuis, les frappes aériennes se sont multipliées. Et avec elles, les morts civiles.

La liste est longue, accablante, documentée par des témoignages locaux concordants :

7 novembre 2023 - Kidal : une frappe tue plusieurs civils, dont un ingénieur topographe et plusieurs opérateurs économiques.

mars 2024 - Amasrakad (région de Gao) : plus d’une dizaine de femmes et d’enfants tués.

20 octobre 2024 - Inadjatafane, district de Gourma-Rharous, dans la région de Liptako-Gourma : 16 morts, dont deux bébés.

8 juillet 2025 - Zouera, au nord du district de Goundam, à l'ouest de Tombouctou : une frappe aérienne vise un marché hebdomadaire, tuant quatre personnes, dont trois jeunes filles mineures.

Janvier-juin 2025 - Adjjer et une autre localité, Lerneb : plusieurs localités sont touchées, faisant des dizaines de morts.

30 octobre 2025 - Gossi, à l’ouest de la mare : 19 morts, majoritairement femmes et enfants, lors d’un mariage.

24 octobre - Émimalane, secteur de Farach, cercle de Goundam : huit morts, dont trois femmes et trois fillettes.

6 novembre - Aratane : deux adolescents tués, dont le fils d'un militaire touareg en service à Tombouctou.

13 novembre - Tangata, commune de Tin-Aicha, district de Gargando : une famille entière est décimée, sept personnes sont tuées, dont cinq enfants.

14 novembre - Eghachar N'Tirikene, commune de Gargando : sept morts, dont cinq femmes et deux enfants de moins d'un an.

1er décembre 2025 - Inagozmi, dans la commune de Ber, 3 personnes ont été tués par une mission des forces armées maliennes et leurs supplétifs militaires russes, plusieurs moyens de substances des pauvres populations nomades ont été brûlés par les russes ainsi que quelques sommes en argent ont été détournés par la même mission.

Aucune enquête indépendante. Aucun responsable inquiété.


Africa Corps : la terreur au sol:

Aux frappes aériennes s’ajoutent les patrouilles terrestres d’Africa Corps, ex-groupe Wagner, épaulées par les FAMa. Ensemble, ils ont mené des opérations d’une violence extrême dans les régions de Tombouctou et de Kidal.

Les 25 et 26 novembre, dans les localités de Émimalane, Taroma Zouera, Amaranane et Nijhaltate, treize civils, dont des femmes et des enfants, ont été massacrés avec une cruauté décrite comme insoutenable par les survivants. Ces villages sont aujourd’hui vidés de leurs habitants, transformés en zones fantômes.

Un témoignage parmi tant d’autres

Un membre de la communauté arabe confie :

« Mon cousin, Deydou ould Beirouk, de la tribu Gouanine, a été assassiné. Le 6 novembre 2025, en route vers Farach près d’Essakane, il a été intercepté par une patrouille des FAMa et d’Africa Corps. Il a été ligoté, puis exécuté. Son corps a été retrouvé deux jours plus tard. Nous vivons dans la peur et l’impunité. »

Un régime meurtrier et irresponsable :

Le message sonore de Kolondièba révèle une vérité crue : toutes les vies ne se valent pas aux yeux de la junte. Les victimes du Nord et du Centre peuvent mourir sans reconnaissance. Celles du Sud, parfois, obtiennent une admission tactique.

Selon une agence de presse américaine, plus de 5 000 civils auraient été tués par l’armée malienne et ses alliés russes dans le Nord et le Centre.

Ce régime apparaît aujourd’hui comme le plus meurtrier et le plus ethnocentriste de l’histoire contemporaine du Mali, alimentant les conditions d’un chaos durable, où les scénarios syrien et afghan ne relèvent plus de la spéculation mais d’une trajectoire en cours.


Quand les budgets montent, sauf pour la protection des civils:

Pendant que les civils meurent, les institutions de la junte prospèrent.

Selon la loi de finances 2026 :

Le budget de l'organe legislatif de la junte militaire malienne appelé Conseil National de Transition CNT passe de 11,451 à 13,620 milliards FCFA (+2 milliards)

Primature : passe de 12,803 à 14,413 milliards FCFA

Présidence : passe de 15,672 à 17,407 milliards FCFA

Défense : baisse de plus de 22 milliards FCFA, passant de 554,091 à 531,206 milliards FCFA

Un paradoxe révélateur : l’État militarisé investit davantage dans son confort institutionnel que dans la protection effective des populations.

Un État contre sa propre société:

Le Mali n’est plus seulement confronté à une crise sécuritaire. Il est désormais face à une crise morale de l’État, où l’usage indiscriminé de la force, l’impunité et la négation des victimes nourrissent un cycle sans fin de violence.

À Ntjinina, comme à Kidal, Gossi ou Gargando, les civils ne demandent pas la victoire militaire. Ils demandent le droit de vivre.

Et c’est précisément ce droit que l’État malien est aujourd’hui incapable de garantir, voire qu’il piétine. 


Mohamed AG Ahmedou

18-12-25