Mohamed Ag Ahmedou 17/07/2025

Le Mali s'enfonce de plus en plus dans une crise multidimensionnelle que ni les armes russes, ni la rhétorique martiale de la junte au pouvoir ne parviennent à masquer. Depuis que le colonel Assimi Goïta et son entourage ont assumé un mandat de transition de cinq ans "renouvelable jusqu'à l'instauration de la paix", le pays a connu une escalade de la violence, les civils, déjà éprouvés par une décennie de guerre, étant de plus en plus pris pour cible.
Le dimanche 14 juillet, la ville de Tombouctou s'est réveillée sous une vague d'intimidation. La foire hebdomadaire, véritable poumon économique de la région, a été interdite par des mercenaires russes du groupe Africa Corps, nouvelle incarnation du défunt Wagner, soutenu par les Forces armées maliennes (FAMA). Les points de vente de bétail ont été fermés de force et trois civils de la communauté arabe ont été arrêtés au marché de Yobou Tawo sans autre forme de procès.
Goundam, Koulikoro : L'arbitraire comme méthode
Les témoignages s'accumulent et dressent un tableau inquiétant : à Goundam, un professeur de français, figure locale respectée, a été enlevé le 11 juillet. L'enlèvement n'a pas été revendiqué et aucune charge n'a été retenue contre lui. Dans la région de Koulikoro, au marché de Boumougnougou, plusieurs civils ont été rassemblés puis exécutés à Kamissala, toujours selon des sources locales. Le mode opératoire : des enlèvements ciblés, souvent de nuit, effectués par des hommes armés russophones accompagnés de militaires maliens.
Pendant ce temps, la guerre asymétrique se poursuit dans le nord. Le Front de libération de l'Azawad (FLA), héritier des anciennes rébellions touaregs, a tendu une embuscade à un convoi conjoint FAMA-Corps africain à Alkite, détruisant plusieurs véhicules. En représailles, quatre villes, dont Talahandaq, Tekankante et Intadeyni dans la région de Kidal, ont été bombardées le 16 juillet par des drones turcs TB2 déployés par l'armée malienne. Bilan officiel : trois ânes tués et deux blessés au bord d'un puits d'eau à Inkounfe, localité située à 70 km à l'ouest de la ville de Kidal. Mais l'ironie tragique de ces frappes, militairement inutiles et humainement absurdes, rappelle celle du 8 juillet à Zouéra, où quatre civils dont trois filles, une de 18 mois, une de 4 ans et un adolescent ont trouvé la mort lors d'un raid sur un hangar servant de restaurant aux paysans de Zouéra.
Un des ânes blessés lors de l'attaque des ânes à Inkounfe le mercredi 16 juillet, dans la commune de Kidal. L'âne photographié a été blessé par une attaque de drone des forces armées maliennes.

Une stratégie de détournement
Cette militarisation à outrance masque à peine les failles profondes de l'Etat malien : économie exsangue, insécurité alimentaire, accès aux soins limité, voire inexistant sur 70% du territoire malien, effondrement des services publics, isolement diplomatique aggravé par une rhétorique belliqueuse à l'égard des partenaires régionaux et européens. La rhétorique incendiaire des putschistes, nourrie de nationalisme et de ressentiment postcolonial, sert avant tout à détourner la population des vraies urgences : l'eau potable, l'électricité, l'emploi et l'éducation.
La décision d'attaquer sans discernement les civils nomades touaregs, arabes, peuls, dogons et soninkés n'est pas seulement une erreur stratégique. C'est un pari dangereux à court terme qui alimente le ressentiment ethnique, favorise le repli identitaire et nourrit l'obscurantisme que la junte prétend combattre. Cette stratégie punitive, à la fois brutale et inefficace, éloigne le pays d'une sortie de crise.
Le Mali, un archipel d'instabilité
Aujourd'hui, Bamako contrôle à peine 30% du territoire national, et encore moins de ses frontières, qui sont pour la plupart non marquées. Le reste est aux mains de groupes armés, de groupes d'autodéfense, de djihadistes ou soumis à la loi du plus fort. Dans ce contexte, la politique de prise de pouvoir permanente, tant interne qu'externe, ne peut constituer un avenir viable pour le Mali.
Alors que l'ombre des soldats russes s'épaissit sur les sables du Sahel, les voix des civils se font de plus en plus rares. Il devient urgent que ces voix soient entendues, non pas comme des cibles, mais comme les piliers d'une paix durable.