
Par AG AHMEDOU MOHAMED
LIBYE : L'APATRIDIE DES TOUAREGS, UNE POLITIQUE DU RETARD.
Dans le sud libyen, des milliers de familles touarègues vivent sans nationalité depuis des décennies. Une recherche de la politiste Souad Akhaty Alamin, publiée sur la revue scientifique égyptienne "Eurasien", démontre que cette situation n’est pas un dysfonctionnement administratif, mais le produit d’une stratégie de gouvernance.
Un peuple rendu invisible par l’administration:
Dans l’immensité du Fezzan, au sud de la Libye composé de 4 grands départements, Sebha, Oubari, Ghat, Ghadames, des générations entières vivent dans une forme d’existence suspendue. Ni pleinement reconnues, ni totalement exclues, des milliers de familles touarègues sont maintenues dans une zone grise administrative où l’identité légale devient une négociation sans fin.
Elles sont là depuis les années 1950. Bien avant l’indépendance libyenne de 1951, bien avant l’extension effective de l’autorité de Tripoli vers le Sahara. Pourtant, malgré des décennies de présence continue, leurs demandes de nationalité, déposées dès les années 1970, restent, pour beaucoup, sans réponse.
Dans un article scientifique dense et rigoureux, la chercheuse Souad Akhaty Alamin déconstruit une idée largement répandue : celle d’un simple engorgement bureaucratique. Sa thèse est plus radicale et plus dérangeante. Le retard administratif, écrit-elle, est en réalité une politique.
L’apatridie comme stratégie d’État:
L’apatridie comme stratégie d’État: L’étude repose sur plusieurs années d’enquête de terrain (2023-2026), près d’une cinquantaine d’entretiens, et une analyse approfondie du droit libyen de la nationalité. Elle met en lumière une mécanique cohérente, répétée à travers les régimes, de Mouammar Kadhafi à la Libye post-2011. Trois dynamiques principales structurent cette politique de l’ombre :
L’inversion de la charge de la preuve:
Dans un État de droit, c’est à l’administration de prouver qu’un individu ne remplit pas les conditions de nationalité. En Libye, cette logique est inversée. Les familles touarègues doivent prouver, génération après génération, qu’elles ont le droit d’exister légalement. Résidence, actes d’état civil, témoignages tribaux : tout est fourni. Pourtant, les dossiers restent bloqués. Pire, les demandeurs sont souvent requalifiés administrativement comme « Maliens » ou « Nigériens », sans que ces États ne les reconnaissent.
Résultat "une apatridie fabriquée".
La deuxième est le paradoxe constitutionnel post-2011:
Depuis la chute de Kadhafi, une situation institutionnelle absurde s’est installée. Les autorités affirment ne pas avoir le pouvoir d’accorder la nationalité. Mais elles conservent celui de suspendre des dossiers annuler des décisions antérieures ouvrir des enquêtes sur les statuts civils.
Autrement dit, l’État ne peut pas inclure, mais il peut exclure.
Ce paradoxe crée une machine administrative où aucune résolution n’est possible, mais où le contrôle reste total.
La troisième est L’automatisation de l’exclusion avec le NIN:
L’introduction du Numéro National d’Identification (NIN) en 2013 marque un tournant décisif. Avant cette réforme, les Touaregs inscrits dans les registres « temporaires » disposaient d’une reconnaissance partielle, c'est à dire avec un accès à l’école parfois à l’emploi local existence administrative minimale. Le NIN a brutalement fermé cet espace.
Sans ce numéro, pas d’inscription à l’état civil
Pas d’accès aux services bancaires
Pas d’intégration économique formelle.
L’exclusion devient systémique, automatisée, irréversible.
Une double norme révélatrice:
L’un des apports les plus saisissants de l’étude concerne ce que Souad Akhaty Alamin appelle une « double norme structurelle ».
Dans la vie civile, les exigences administratives sont rigides :
Impossible d’ouvrir un compte bancaire
Impossible d’obtenir un emploi formel
Impossible de régulariser sa situation
Mais lorsqu’il s’agit de recrutement militaire, ces exigences deviennent soudain flexibles. Des individus considérés comme « inexistants » administrativement peuvent être mobilisés comme soldats.
Exclus comme citoyens, mobilisés comme ressources.
Une exclusion en cascade:
Les conséquences de cette apatridie administrative sont profondes et intergénérationnelles :
Enfants non enregistrés à la naissance
Accès limité à l’éducation supérieure
Impossibilité de propriété légale
Marginalisation économique vulnérabilité accrue aux réseaux informels. Le phénomène produit ce que la littérature appelle une violence structurelle : une domination sans violence directe, mais aux effets durables et systémiques.
Un enjeu de sécurité nationale ignoré.
Contrairement à une idée répandue, cette marginalisation ne stabilise pas l’État libyen. Elle l’affaiblit. L’étude montre que, des anciens agents publics exclus après la réforme du NIN ont rejoint des économies informelles certains se sont tournés vers des réseaux de contrebande ou de migration. En maintenant une population entière en dehors du contrat social, l’État crée lui-même les conditions d’une instabilité chronique.
Une lecture politique de la citoyenneté:
Au-delà du cas touareg, l’article s’inscrit dans une réflexion plus large sur la citoyenneté en Afrique. Comme le souligne la juriste Bronwen Manby, le droit de la nationalité est souvent utilisé comme un instrument de pouvoir politique.
En Libye, la « question touarègue » devient un outil de contrôle démographique, un levier politique, un moyen d’éviter des décisions sensibles.
Sortir de l’impasse : une solution par les droits:
Face à cette situation, Souad Akhaty Alamin propose une approche fondée sur les droits humains. Elle appelle à reconnaître la résidence longue comme critère principal, valoriser la contribution civique des populations mettre fin à la logique de suspicion permanente réintégrer administrativement les populations exclues.
Réhabiliter l’existence:
L’apport majeur de cette recherche est de renverser le regard. Les Touaregs du Fezzan ne sont pas apatrides par accident. Ils le sont parce qu’un système les maintient dans cet état.
Ce que révèle cette enquête, c’est moins une faillite administrative qu’une rationalité politique du retard.
Et une question, en creux :
Combien de temps un État peut-il maintenir une partie de sa population dans l’inexistence sans en payer le prix ?
Biographie :
Souad Akhaty Alamin est une Chercheuse indépendante et militante communautaire basée dans la région du Fezzan en Libye, elle est membre de la communauté touareg. Forte de plus de dix ans d'expérience professionnelle dans les domaines de la protection, de l'état civil, de la recherche de terrain, du suivi et de l'évaluation à travers la Libye, elle a notamment collaboré avec des organisations humanitaires et de migration internationales telles que le HCR, l'OIM, le PAM et des programmes financés par l'UE. Ses recherches portent sur l'exclusion administrative, l'apatridie, les droits des populations autochtones et la gouvernance dans le sud de la Libye.
12-04-26