
Par Mohamed AG Ahmedou, journaliste et activiste de la société civile dans les régions de Tombouctou et de Taoudeni.
Désert brûlé, villages pillés, corps calcinés.
Le 26 novembre 2025, une patrouille conjointe des Forces armées maliennes (FAMa) et des mercenaires russes d'Africa Corps a semé la mort dans plusieurs hameaux touaregs près de Razelma, dans la région de Tombouctou. Dix civils ont été tués, dont des femmes et des enfants, dans ce qui apparaît comme une opération punitive méthodique contre des populations nomades déjà affaiblies par des violences répétées.
Les témoignages recueillis dans les localités de Razelma, Gargando, Amaranane et Nijhaltate décrivent une patrouille divisée en plusieurs détachements, opérant simultanément dans de multiples endroits, combinant exécutions sommaires, incendies criminels, pillages et destruction de biens civils.
Amaranane : Quatre hommes abattus puis brûlés.
L'un des détachements a frappé à Amaranane, où quatre hommes de la communauté Kel Aghazaf, Sharifane de Razelma, ont été exécutés dans des circonstances particulièrement atroces. Ils ont été égorgés avant d'être brûlés par des soldats russes accompagnés de soldats maliens.
Les victimes sont
- Oumar AG Mohamed, surnommé Idabsa
- Hamad Ahmed AG Mohamed AG Aamri
- Mohamedoune AG Mohamed AG Aamri
- Fils d'un dénommé Oumar AG Kamoussa
Un résident a décrit une scène de “brutalité silencieuse”, sans avertissement ni interrogatoire préalable.
Tissikoreye et Zouéra : Pillage et destruction systématiques :
La veille de ces exécutions, la même patrouille avait traversé les villages de Tissikoreye et de Zouéra, laissant derrière elle une scène de dévastation.
Un habitant, qui était avec son père et ses oncles lorsque les soldats sont arrivés, raconte :
“Ils sont allés partout, à Tissikoreye et à Zouéra, dans le village de mon père. Ils ont fouillé toutes les cases, déchiré les sacs de grains, puis tué des animaux.”
À Tissikoreye, plusieurs maisons et entrepôts de céréales ont été incendiés, privant les familles d'abri et du peu de nourriture qui leur reste en pleine saison sèche.
A Zouéra, des magasins sont dynamités par les Russes de l'Afrika Korps et leurs supplétifs maliens, semant la panique parmi les habitants.
Nijhaltate : Un massacre planifié
Le massacre le plus meurtrier a eu lieu à Nijhaltate, un village faisant administrativement partie de la commune de Gargando, où les soldats ont ouvert le feu sur des civils assis à l'ombre des arbres.
Les victimes identifiées sont
- Attaye AG Alladi, 41 ans
- Mohamed Aboubacrine AG Hamadi, 38 ans.
- Tafa Walat Attaye AG Alladi, une jeune fille.
- Une deuxième fille non identifiée.
- Fadimata Walet Efad AG Ahmedou AG Lissou, 20 ans, épouse de la victime assassinée, Mohamed Aboubacrine AG Hamadi.
- Deux femmes non identifiées.
Mais le nombre réel de morts dans le village est beaucoup plus élevé. Les noms suivants, également originaires de Nijhaltate, ont été enregistrés :
- Takouberte Walet Ibrahim AG Hamadi.
- Aïcha Walet Hammani, 28 ans, mère de quatre enfants.
- Timma Walat Hamadi, mère d'Aïcha et sœur de Mohamed Aboubacrine AG Hamadi.
- Hayou Walat Hamadi, sœur de Timma et Mohamed Aboubacrine.
Au total, onze victimes touaregs de la communauté Kel Ansar, originaires de Razelma et de Tin-Aicha, ont été tuées ou blessées à Nijhaltate.
Selon plusieurs témoins, le village a été bombardé avec des mitrailleuses lourdes de 12,7 mm et des lance-roquettes, causant des blessures irréversibles et la mort immédiate de plusieurs femmes et enfants.
Les soldats ont ensuite récupéré la plupart des douilles pour dissimuler leur crime : seule une douille de 12,7 mm a été retrouvée sur les lieux. Ils ont également emporté les personnes tuées à Nijhaltate et trois femmes, dont l'une a succombé à ses blessures en cours de route et a été enterrée avec les autres corps. Les deux autres femmes blessées à Nijhaltate sont arrivées à l'hôpital de Goundam tard dans la nuit du mercredi 26 novembre.
Un témoin oculaire raconte :
“Ils sont venus pour tuer. Ils n'ont posé aucune question. Ils n'ont pas cherché d'armes. Ils ont tiré sur nos familles dès qu'ils sont arrivés à l'entrée du village et ont emporté les corps et trois femmes blessées, dont une adolescente.”
Trois femmes blessées, dont une adolescente, ont été enlevées par les soldats.
Une population déjà traumatisée par les frappes de drones :
La région était déjà en deuil. Deux semaines plus tôt, le 13 novembre 2025, des frappes de drones maliens avaient tué 13 civils touaregs à Tangata et Eghachar n'Tirikene, dans le district de Gargando, décimant des familles entières et créant un climat de panique durable.
“Notre peuple est pris entre deux feux : Les terroristes du JNIM, les soldats russes de l'Afrika Korps et les drones de l'armée malienne”, résume un dirigeant local de Razelma.
“Ce n'est plus une guerre contre des groupes armés. C'est une guerre contre nos familles”.”
Les habitants de la zone, essentiellement des éleveurs nomades vivant autour du lac Faguibine, réaffirment néanmoins leur volonté de rester sur leurs terres.
“Nous préférons mourir ici plutôt que de fuir vers la Mauritanie ou l'Algérie”, confie un éleveur de Gargando.
Malgré l'ampleur des violences, aucune enquête n'a été ouverte. Les Forces armées maliennes (FAMa) et Africa Corps n'ont fait aucune déclaration. L'impunité est totale, déplorent les organisations locales, qui dénoncent la multiplication des “missions de ratissage” contre les civils touaregs, arabes et peuls.
L'arrivée d'Africa Corps en 2024, censée renforcer les capacités sécuritaires de Bamako, a au contraire contribué à une augmentation dramatique des exactions documentées à l'encontre des communautés nomades. Ces violences, commises loin des regards extérieurs, rouvrent les blessures historiques du nord du Mali et alimentent le risque de représailles.
Un notable de Razelma, à la voix étranglée par la colère, conclut :
“Ce qui se passe n'est plus une opération militaire. C'est un nettoyage de nos villages”.”
Mohamed AG Ahmedou
27-11-25