Mali : la force unifiée du AES, la guerre contre les civils.

Azawad, bétail sur les terres brûlées

Par Mohamed AG Ahmedou, journaliste et spécialiste des dynamiques politiques et sécuritaires sahélo-sahariennes.

À peine annoncée à Bamako, la Force unifiée de l’Alliance des États du Sahel (AES) révèle déjà son visage le plus sombre. À Gargando, dans le nord du Mali, une patrouille conjointe de l’armée malienne et de soldats russes d’Africa Corps a semé la destruction dans plusieurs villages touaregs, ciblant des civils sans armes, leurs biens et leurs moyens de subsistance. Une violence qui interroge la finalité réelle du projet sécuritaire porté par les juntes sahéliennes.

Akambou : la terreur en plein jour.

Le dimanche 28 décembre, la patrouille mixte composée de soldats des Forces armées maliennes (FAMAS) et d’éléments russes d’Africa Corps fait irruption dans le village d’Akambou, situé à 5 km au sud-ouest de Gargando. L’opération ne ressemble en rien à une action militaire contre un groupe armé.

Des boutiques sont incendiées à l’aide de grenades, des habitations réduites en cendres, le château d’eau et les panneaux solaires, infrastructures vitales dans une zone déjà fragilisée, sont criblés de balles. Des bovins, vaches et bœufs, sont abattus. La population, terrorisée, fuit le village, abandonnant maisons, biens et bétail.

Aucun combat, aucune arrestation, aucune arme saisie. Seulement des civils en fuite et un village méthodiquement détruit.

Tin-Aghass : Un adolescent exécuté

Après avoir passé la nuit du dimanche à lundi à Gargando, la patrouille reprend sa route le lundi 29 décembre vers le nord. À Tin-Aghass, localité située à quatre kilomètres au nord de la Ville de Gargando, elle abat un adolescent de seize ans, Mohamedoune Ag Abdalla Ag Kistini, membre de la communauté touarègue Kel Ansar.

Là encore, aucun affrontement n’est signalé. Le jeune garçon n’était pas armé. Son exécution s’inscrit dans une série d’exactions qui visent de manière répétée des civils touaregs, souvent assimilés, sans preuve, à des complices des groupes jihadistes.

La patrouille poursuivra sa progression et passera la nuit dans la commune d’Adar Malane, sur le lac Faguibine, laissant derrière elle une traînée de peur et de deuil.

L'AES, une force née dans le sang :

Ces événements surviennent moins d’une semaine après le sommet de l’Alliance des États du Sahel tenu à Bamako, où les chefs des juntes du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont annoncé le lancement de leur Force unifiée. Le général Assimi Goïta promettait alors une réponse coordonnée au terrorisme.

Mais sur le terrain, la réalité contredit le discours officiel : la force naissante semble s’exercer presque exclusivement contre des populations civiles, en particulier dans les zones touarègues et arabes du nord malien.

Cette contradiction alimente un soupçon de plus en plus partagé par les observateurs : la guerre menée par les juntes sahéliennes ne serait pas une guerre contre les groupes jihadistes, mais une guerre de contrôle, de punition collective et de terreur.

Le discours d’Ibrahim Traoré, symptôme d’une dérive:

À Bamako, le capitaine Ibrahim Traoré, chef de la junte burkinabè et nouveau président de la confédération de l’AES, a marqué les esprits par un discours aux accents guerriers. Évoquant un « hiver noir », il a prédit que « le sang coulera », dans une métaphore glaçante.

Pour beaucoup, ce discours prononcé le 23 décembre ressemble moins à une déclaration de fermeté qu’à un aveu d’impuissance. Les injures publiques adressées à ses détracteurs ont renforcé l’image d’un pouvoir à bout de souffle, crispé, incapable de proposer une alternative politique crédible à l’échec militaire.

Le contraste est saisissant : à son retour à Bobo-Dioulasso, le même jour, Ibrahim Traoré est accueilli par une foule clairsemée, sans ferveur, sans liesse populaire. Un symbole de l’érosion rapide du capital de sympathie des juntes sahéliennes.

Une guerre qui évite les djihadistes :

Pendant que les villages d’Akambou et de Tin-Aghass sont ravagés, de vastes zones du sud et de l’ouest du Mali – Sikasso, Bougouni, Ségou, Koulikoro, Kita, Nioro du Sahel, jusqu’aux abords de Bamako, subissent depuis le 3 septembre un embargo jihadiste de fait.

Les routes sont coupées, le carburant se raréfie, les produits de première nécessité manquent. Pourtant, ces zones stratégiques ne semblent pas constituer une priorité militaire pour le régime d’Assimi Goïta.

La cible privilégiée reste ailleurs : des populations civiles touarègues, leurs infrastructures hydrauliques, leur cheptel, autrement dit leurs moyens de subsistance.

Une stratégie de la terre brûlée :

La destruction des châteaux d’eau, l’abattage du bétail, l’incendie des boutiques ne relèvent pas du hasard. Ils s’inscrivent dans une stratégie de la terre brûlée, bien connue dans les conflits asymétriques, visant à briser le tissu social, provoquer les déplacements forcés et soumettre les populations par la peur.

Mais cette stratégie, loin d’affaiblir les groupes armés jihadistes, alimente au contraire les rancœurs, les cycles de vengeance et les logiques de radicalisation.

L'impasse sahélienne

À Gargando, Akambou et Tin-Aghass, la Force unifiée de l’AES n’a pas protégé des civils. Elle les a terrorisés. Elle n’a pas combattu le jihadisme. Elle a détruit des villages.

À mesure que les juntes sahéliennes s’enferment dans une réponse exclusivement militaire, appuyée par des partenaires russes accusés d’exactions similaires ailleurs, l’horizon politique du Sahel s’assombrit.

L’« hiver noir » annoncé semble déjà commencé. Et ce sont, une fois encore, les civils qui en paient le prix comme ce fut les cas lors des tueries des populations civiles dans les localités de Tangata, d'Eghachar N'Tirikene, d'AMARANANE et de Nijhaltate les 13, 14 et 26 Novembre dernier dans le cercle de Gargando par l'armée malienne et les soldats russes d'Africa Corps.


Mohamed AG Ahmedou

30-12-25